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« Une seule victime, c’est déjà une de trop »

« Une seule victime, c’est déjà une de trop », c’est la demande d’une résolution des Nations unis pour protéger les traducteurs et interprètes civils en situation de conflit, portée par les organisations internationales Red-TAIIC (Association internationale des interprètes de conférence), FIT-IFT (Fédération internationale des traducteurs) Critical Link International et WASLI (Association mondiale des interprètes en langue des signes).

Le CEATL, représenté par sa présidente Francesca Novajra, a cosigné cette lettre ouverte adressée à M. Alain Berset, président de la Confédération helvétique, pour demander une telle résolution, dont on peut lire ici le texte en anglais et en français.

Une pétition réclamant cette résolution se trouve aussi sur le site de Red-T : vous pouvez la signer ici, et la partager largement !

Note linguistique (français-anglais) des termes turcs

à la suite de l'article « Les empires seraient-ils de retour? »

 

La langue turque est asiatique. Elle a évolué au gré de la longue  migration vers l'ouest des populations qui la parlent, s'enrichissant au  passage de termes persans et arabes. Mais, structurellement, le turc  conserve des caractéristiques asiatiques et l'on prétend même que les  Japonais l'apprennent facilement. Il a été romanisé en 1926, si bien  qu'il existe en Turquie des traducteurs de turc ancien en turc moderne,  pour tous les textes antérieurs à la romanisation. À cet égard, la Turquie est vraiment un pays de traducteurs!

Le turc moderne a emprunté de nombreux mots au français mais, au fil  des ans, le français a fait quelques emprunts au turc. Bornons-nous à dix vocables courants.

Bachi-bouzouk (en turc : başıbozuk, en anglais : bashi-bazouk), littéralement: tête déréglée, cinglé.

  Turkey (Bachi-bouzouk)  

Combattant supplétif de l'armée ottomane, mais aussi crétin. D'où son  emploi par le capitaine Haddock qui a puissamment contribué à diffuser un mot entré dans la langue française dès 1860, mais demeuré jusque-là  peu usité.

Café (en turc : kahve, en anglais : le même mot, qui signifie généralement un snack-bar ou un bistro).   L'usage de Café en anglais est un de rares cas où l'anglais adopte un mot francais et retient l'accent.

C'est, semble-t-il, pendant le siège de Vienne (1663) par les troupes  ottomanes que le café fut connu en Occident. Les Turcs introduisirent le café, mais les Viennois en profitèrent pour inventer le croissant,  symbole de leur victoire sur l'Ottoman.

Divan (en turc : diouan ; enanglais, même mot et même sens qu’en français)

À l'origine, le terme désigne la salle garnie de coussins où le sultan réunit son conseil. Puis, il en vient à désigner le conseil lui-même et, en français, un canapé sans dossier, un sofa.

Gilet (en turc : yelek ; enanglais, même mot avec le même sens qu’en français, mais appelé plus couramment en anglais : waistcoat)

Vêtement sans manches, ne couvrant que le torse.

Turkey (gilet) www.ledictionnairevisuel.com

Attention : Ce qui s'appelle « waistcoat » en Grande-Bretagne s’appelle  « vest » aux Etats-Unis, alors qu’en Angleterre « vest » veut dire  maillot de corps. En anglais, on trouve aussi le mot « gilet »  (emprunté, bien sûr, au français), mais tout cela n’a rien à voir avec  des termes turcs et n’a pas sa place dans ce glossaire.

Janissaire (en turc : yeniçeri ; en anglais janissary), littéralement: nouvelle troupe.

Soldat d'élite de l'infanterie ottomane constituant la garde du  sultan. Au Québec, ce terme est parfois utilisé pour désigner le janitor.

Kiosque (en turc : köşk ; en anglais le même mot avec le même sens qu’en français)

Pavillon ouvert, installé dans un jardin. Le kiosque de Bagdad est  l'un des fleurons du Palais de Topkapı (la Porte du Canon). Par  extension, on parle, en français, de kiosque à musique, à journaux, etc.

Odalisque(en turc : odalik ; enanglais le même mot avec le même sens qu’en français), littéralement: femme de chambre.Les  odalisques étaient les chambrières du harem. Abusivement, ce terme  prosaïque a fini par désigner les femmes du harem, faisant même  fantasmer les artistes. On connaît l'Odalisque couchée, d'Ingres.

Sérail (en turc :  saray) littéralement: palais. (enanglais saray, ou seraglio,  le dernier derivé de l’italien,  avec les mêmes deux sens qu’en  français, dont harem, abusivement employé qu’en français, selon  l'explication suivante).

Ce mot d'origine persane désignait le ou les palais du sultan. Galatasaray est un quartier d'Istanbul où le sultan possédait un palais. En  français, le terme en est venu à désigner un milieu clos et élitiste  (faire partie du sérail) et, abusivement, le harem. Un opéra de Mozart  s'appelle L'Enlèvement au sérail.

  Turkey (odalisque)  

Vizir (en turc : vezir ; enanglais vizier)

  Tukey (Vizier)  

Terme d'origine persane désignant les ministres du gouvernement  ottoman. Le premier d'entre eux portait le titre de Grand vizir. La  Turquie était une méritocratie, tous les sujets du Padishah pouvaient  espérer devenir un jour vizir par leur compétence.  

Yogourt (en turc : yoğurt ; en anglais yogurt ou yoghurt)

Préparation de lait caillé et fermenté, originaire d'Asie centrale et  arrivée en Occident par les Balkans. Plus francisée encore, la forme yaourt est plus courante. 

Jean Leclercq

               

Créancier de l’anglais, le français s’est payé en nature

Reene Meertens 2Nous sommes heureux de retrouver notre contributeur fidèle, René Meertens, traducteur de langue française. René a été  employé par l’ONU, l’Unesco, la Commission européenne et l’Organisation mondiale de la santé. Il est l’auteur, entre autres livres, du “Guide anglais-français de la traduction” et du “Dictionnaire anglais-français de la santé et du médical”.  René a bien voulu rédiger l’article suivant à notre intention. 

Le vocabulaire de la langue anglaise a deux sources principales : le vieux fonds anglo-saxon et les emprunts au français. D’une manière générale, les mots anglo-saxons désignent des choses prosaïques. Ainsi les aliments simples sont-ils désignés par des termes anglo-saxons : bread, milk, water, egg, cheese, sugar, etc. En revanche, comme la viande a longtemps été un produit de luxe, deux mots d’origines différentes désignaient certains animaux, selon qu’il s’agissait de l’animal sur pied, élevé par des paysans pauvres (pig, cow, sheep) ou de sa viande, consommée par les riches (pork, beef, mutton). On trouve des doublets semblables, où le terme simple est d’origine anglo-saxonne, tandis qu’un sens plus recherché est exprimé par un terme d’origine française.

Les anglophones utilisent ainsi free dans le sens le plus courant du mot français « gratuit », mais gratuitous pour désigner ce qui ne sert à rien (gratuitous violence = « violence gratuite »).

Il en va de même de facile, qui désigne péjorativement une action qui n’a pas demandé beaucoup d’effort ou de réflexion. En français, on utilisera également « facile » ou « par trop facile ». Une rime facile. Dans le cas de facile solution, on dira en français « solution de facilité ». En revanche, dans le sens habituel du mot français « facile », les anglophones utilisent le mot easy.

En anglais, gauche signifie uniquement « maladroit ». Sinon, les anglophones se servent du mot left.

Voyage signifie certes « voyage », mais un long voyage maritime ou extra-atmosphérique. Dans le premier cas, le terme français précis sera « traversée ». Pour les autres types de voyages, les anglophones utilisent travel, journey ou trip, selon le contexte.

En anglais, important désigne ce qui possède une grande portée, mais non quelque chose de taille importante, qui se dit big.

Brave signifie certes « brave », mais uniquement dans le sens de « courageux ». Pour désigner un « brave homme », on dira a good man.

Un corpse est certes un « corps », mais uniquement dans le sens d’une personne morte. Sinon, il faut utiliser body.

Quant au mot corps, il s’utilise dans un sens spécialisé du mot français « corps » : groupe organisé (diplomatic corps, par exemple).

Il existe aussi des doublets qui ont le même radical d’origine latine. Historic ne reprend qu’un sens de « historique », à savoir le sens d’important sur le plan historique : historic eventhistoric declaration (« événement » ou « déclaration historique »). En revanche, historical signifie « relatif à l’histoire ou à son étude ». An historical novel est un roman dont l’action se situe dans un passé lointain et non un roman qui fait date dans l’histoire littéraire ou générale.

Pour sa part, humane signifie « charitable », « bienveillant », comme « humain » en français, mais ce dernier mot a un sens plus large, exprimé en anglais par « human ».

Relevons que les anglophones ont besoin de deux mots d’origine française pour la notion de client, qu’ils expriment soit par client lorsque des services sont offerts par un membre d’une profession libérale ou assimilée, soit par customer dans les autres cas. Ce dernier mot provient de l’anglo-français custumer, du latin médiéval custumarius (latin classique consuetudinarius, signifiant « habituel »). Cependant, le client d’un hôtel est un guest, mot issu du moyen anglais.

A l’inverse, le français a aussi repris des mots anglais en leur donnant un sens plus étroit. C’est le cas de « meeting », qui signifie uniquement un rassemblement organisé à des fins politiques. Pour cette notion, l’anglais utilise le mot rally.

De même, « puzzle » désigne ce que les anglophones appellent jigsaw puzzle. Ce mot a en anglais le sens large d’énigme et le sens restreint d’exercice mental (jigsaw puzzle ou crossword puzzle).

Si l’anglais a beaucoup emprunté au français, les emprunts se sont surtout produits dans l’autre sens ces dernières décennies. Juste retour des choses.

René Meertens

Alexandra Tomić – linguiste du mois de janvier 2023

 

  

Alex snipped

Alexandra Tomić
l'interviewée

 

Susan Vo 9.19

 

Susan Vo
l'intervieweuse

Alexandra Tomić (née  à Belgrade, en Yougoslavie) a vécu à Belgrade, Berne (Suisse), Cambridge (Royaume-Uni) et Leyde (Pays-Bas). Elle est titulaire d’une licence en langue et littérature françaises et en langue et littérature anglaises décernée par la faculté de philologie de l’Université de Belgrade (1982). Elle a travaillé en tant que traductrice et interprète au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie  de 1994 à 2003, avant d’être nommée cheffe des services linguistiques de ce tribunal, poste qu’elle a occupé de 2003 à 2020. En 2013, elle a obtenu une maîtrise en études militaires de l’American Military University, avec spécialisation en commandement stratégique. Elle a entrepris un doctorat à l’université de Leyde en qualité de candidate indépendante (buitenpromovendus) en 2014 et a obtenu un doctorat en histoire en 2021. Sa thèse a porté sur l’histoire et la mémoire de la Première Guerre mondiale en Serbie. 

  Susan Vo a obtenu un baccalauréat en histoire et une maîtrise en interprétation de conférence à l'Université d'Ottawa. Elle a passé un an à l'Institut libre Marie Haps de Bruxelles (Belgique), dans le cadre du programme Erasmus. Par la suite, elle a suivi une formation post-secondaire à l'Institut des Études internationales de Monterey*, en Californie. Après avoir acquis de l'expérience en travaillant comme interprète français anglais pour le gouvernement fédéral canadien et l'Organisation des Nations Unies, elle est actuellement établie comme indépendante et assure des services d'interprétation, de multilinguisme et d'organisation de conférences.

* rebaptisé depuis Middlebury Institute
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Alex a été chargée de cours à l’Université de Belgrade de 2017 à 2022. Elle continue d’enseigner dans différentes universités à titre ponctuel. Elle réside actuellement à Bruxelles, en Belgique.

GUIDE (snipped)La traduction de cette interview vers le français a été réalisée avec la précieuse aide de notre contributeur fidèle, René Meertens, linguiste du mois de janvier, 2019 et auteur du Guide anglais-français de la traduction.


Susan Vo 9.19Vous avez travaillé au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), puis à la Cour pénale internationale (CPI), à la Haye dans les deux cas. Pouvez-vous indiquer à nos lecteurs les différentes fonctions que vous avez exercées dans ces deux organismes ?

Alex TomicAu TPIY, j’étais traductrice et interprète, tandis qu’à la CPI, j’étais cadre, de sorte que les expériences ont été très différentes. Cependant, dans les deux juridictions, une interprétation simultanée était assurée lors des audiences, des réunions officielles et des exposés, lorsque cela était possible. Une interprétation était aussi assurée lors des séances de formation et des tables rondes si nécessaire, ainsi que parfois lors des délibérations des juges.

Une interprétation consécutive était offerte lors des enquêtes, pour recueillir les déclarations de témoins. Il en allait de même lors des visites de délégations (quand une interprétation simultanée n’était pas appropriée ou possible pour des raisons pratiques), ainsi que lors de l’audition de suspects, pour les communications entre les surveillants et des personnes incarcérées (du moins au début) ou lors des échanges entre les suspects ou accusés et leurs avocats s’ils ne parlaient pas la même langue (ce qui arrivait parfois).

Bien entendu, pour tous les suspects détenus, une interprétation consécutive portant sur le mandat d’arrêt était effectuée dans leur langue, mais je suppose que, dans ce cas, il s’agissait plus d’une interprétation de liaison.

Il importe de signaler qu’il est arrivé quelques fois qu’une interprétation consécutive soit réalisée au cours des audiences, pour certaines langues de faible diffusion (nous n’utilisions pas l’expression « langues rares »), lorsque une interprétation simultanée n’était pas possible.

Cela se produisait dans certaines affaires et les personnes alors chargées de l’interprétation consécutive étaient généralement assises dans la cabine, de façon à ne pas êtres vues ou filmées. On informait les personnes présentes que l’interprétation serait consécutive et non simultanée et qu’il faudrait par conséquent plus de temps pour interpréter les propos.

Cela s’est produit dans une affaire relative à la République démocratique du Congo et une autre relative au Mali, pour le kilendu et le bambara, respectivement.


Susan Vo 9.19Vous êtes née à Belgrade et y avez grandi. Vous avez fait carrière en tant qu’interprète et administrateur. Quel moment de votre vie, de votre carrière, de votre formation considérez-vous comme marquant le début de votre carrière d'interprète ?

Alex TomicLa première fois que j’ai interprété sans y penser, c'était lorsqu’une correspondante (« pen pal ») était venue me rendre visite – elle venait de Dijon et c’était son premier séjour en Yougoslavie. Je devais avoir 13 ou 14 ans.

La première fois que j’ai interprété professionnellement, c’était en 1992, dans le cadre du volontariat, pour le Conseil néerlandais des réfugiés. La guerre en Yougoslavie entrait dans sa deuxième année et je venais juste de déménager avec ma famille, de Cambridge (Angleterre) à Leyde (Pays-Bas). Je voulais faire quelque chose d’utile et je me suis vite rendu compte que c’était en effet la chose la plus utile que je pouvais faire.

Susan Vo 9.19Quel est votre souvenir le plus marquant de votre premier jour de travail ? 

Alex TomicAu mois d’août 1994, au TPIY (Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie), on m’a donné des documents à traduire. C’était une grosse pile sans aucun ordre. Comme les enquêteurs et les procureurs ne connaissaient pas le contenu des documents, ils voulaient qu’ils soient tous traduits. Il a fallu du temps pour qu’ils comprennent qu’il était plus efficace qu’un traducteur parcoure rapidement les documents et fasse une traduction à vue des titres et du contenu en général, car cela permettrait de décider quels documents devaient vraiment être traduits.

 

Susan Vo 9.19Quelle a été la journée la plus difficile de votre carrière ? 

Alex TomicJ’en ai eu deux : la première, au TPIY, en juillet 1995, à propos de  Srebrenica. On suivait avec inquiétude ce que vivaient les personnes que l’on croyait sous la protection de la FORPRONU (les forces de protection de l’ONU), mais on ne pouvait pas imaginer que ces milliers de bosniaques seraient exécutés. Il y avait eu des crimes de guerre monstrueux avant juillet 1995, mais avec Srebrenica tout a basculé, et cela a montré que les dirigeants serbes de Bosnie ne reculeraient devant rien. Pour moi, c’était comme la fin du monde. La guerre en Yougoslavie avait déjà été très destructive et le génocide de Srebrenica fut l’explosion finale qui brisa l’avenir de plusieurs générations. Le fait que des Serbes (et d’autres) nient aujourd’hui ce qui s’est passé à Srebrenica n’est malheureusement pas surprenant. Ce négationnisme est semblable à celui des néo-nazis et autres qui nient la Shoah. Pour tous ceux qui ont travaillé avec les victimes et les témoins du massacre de Srebrenica, avec les survivants et avec les accusés d’ailleurs, ce refus d’admettre les faits est absurde. Je ne peux pas avoir une conversation avec quelqu’un qui nie ce que j’ai vu et entendu, et interprété.

La deuxième journée la plus difficile eut lieu à la CPI, en juin 2012, lorsque les membres d’une délégation de la CPI ont été détenus par des milices libyennes à Zintan. Ils étaient quatre, et parmi eux, une interprète. Bien sûr je m’inquiétais pour tous les collègues, mais surtout pour l’interprète – c’était une personne que je connaissais très bien, et aussi quelqu’un qui était sous ma responsabilité. J’avais signé son ordre de  mission, je l’avais envoyée là-bas. La détention a duré quatre semaines. Ils sont retournés sains et saufs mais cela a causé un grand traumatisme, pour eux bien sûr et aussi pour nous qui les attendions. Je ne pense pas avoir dormi pendant ces quatre semaines. C’était bien pire pour eux et surtout c’est toujours plus difficile pour l’interprète : le médiateur culturel et linguistique subit toujours la pire des pressions dans pareilles situations.


Susan Vo 9.19Comment croyez-vous que les choses ont changé dans le domaine de l'interprétation et comment souhaiteriez-vous qu'elles changent encore à l'avenir ?

Alex TomicJ’ai l’impression que les « nouveaux » interprètes acceptent aujourd’hui plus facilement les nouvelles technologies que les interprètes des générations précédentes. Je pense que c’est dû au fait qu’en tant qu’interprète on est tout seul face aux utilisateurs de l’interprétation. C’est notre cerveau, c’est notre appareil vocal, c’est la personne qui fait tout ce travail. Je comprends pourquoi tant de collègues résistent à la nouveauté (par exemple, l’interprétation à distance) mais comme la crise du Covid l’a confirmé, l’innovation est possible, il suffit juste de définir les conditions optimales, et pour ce faire, il faut comprendre le potentiel et les limites de la technologie. Et bien qu’on soit effectivement seul, on a besoin de bons collègues, de bonnes bases de données, de bons outils, de bonnes conditions de travail et d’un bon matériel. L’interprétation, comme n’importe quelle profession, change avec la technologie et il faut changer avec elle.

Les changements futurs : j’aimerais voir plus d’utilisateurs avoir au moins une certaine maîtrise d’une deuxième langue, ce qui les aiderait à travailler avec les interprètes. Il faut accepter le multilinguisme comme la norme et non comme l’exception. « Le monolinguisme est guérissable » : c’est un slogan que j’ai vu il y a longtemps sur un T-shirt.


Susan Vo 9.19Que diriez-vous à quelqu'un qui débute aujourd'hui dans notre métier ?

Alex TomicPréparez-vous à être surpris. En interprétation if faut être préparé mais on ne peut jamais se détendre complètement. Il faut être sur le qui-vive sans paraître stressé. Donc se préparer à fond et être prêt à improviser. Ça vous tente ? Lire dans tous ses langues, tout lire, des boites de céréales aux traités de philosophie, en passant par les romans et les ouvrages généraux est indispensable. Que se passe-t-il dans le monde ? Pour travailler dans un contexte international, vous devez connaitre les dernières nouvelles (dans toutes vos langues) pour pouvoir utiliser le bon vocabulaire. Pouvez-vous faire cela jour après jour, comme vous vous brossez les dents ?  C’est une profession extrêmement difficile si on n’aime pas relever ces défis ou si on n’est incapable de travailler avec les nouvelles technologies.

Susan Vo 9.19Quelles sont les compétences ou les qualités qui, selon vous, sont absolument indispensables à l'interprète ?

La curiosité, la patience, l’humilité. Ne pas sous-estimer la préparation. Quand je parle aux étudiants, je leur dis de toujours être poli avec tout le monde. Les interprètes, peut-être parce qu’ils voient et entendent tellement de choses, parfois commencent à croire qu’ils sont supérieurs au commun des mortels. Je ne pense pas que ce soit une qualité attrayante ou utile.


Susan Vo 9.19Quels ont été les premiers défis de l'interprétation judiciaire qui ont été résolus au fil du temps ?

Alex TomicLes différences entre les systèmes judiciaires liés au droit romano-germanique et à la « common law ». C’est plus que le vocabulaire. Il faut vraiment comprendre que les procédures diffèrent. Ce n’est pas simplement le fait que dans le système anglo-saxon on peut faire des « objections ». Quand on a un système hybride, comme dans un grand nombre des juridictions internationales, il faut apprendre quel élément vient de quel système et pourquoi. Cela permet de mieux comprendre le fond de la question juridique. Pour y arriver avec très peu de temps de préparation avant une audience, j’allais discuter avec les traducteurs ou réviseurs qui avaient déjà défriché le terrain, et j’encourageais mes collègues à en faire autant.


Susan Vo 9.19On parle de stress post-traumatique indirect ou résiduel transféré des témoins aux interprètes, en particulier pendant la phase d'enquête sur la violence sexuelle… quelles sont vos observations ou réflexions à ce sujet ?

Alex TomicAu TPIY on a eu un suivi psychologique assez tard. Mieux vaut tard que jamais. Je pense qu’il est impossible à un interprète de rester indifférent face à des sujets difficiles, surtout dans les cas de violence sexuelle. En travaillant avec les enquêteurs au TPIY on ressentait un besoin de ne pas paraître bouleversé par les horreurs que nous entendions et lisions. C’est un peu normal : on essaie de se protéger. Par ailleurs, s’effondrer et pleurer ne sert à rien et n’est pas professionnel. Il est important de comprendre cela. Il est normal de se sentir mal ou bouleversé mais cette réaction face aux horreurs n’est pas une réaction souhaitable. Il est important de recevoir une formation sur les manières de mieux prendre soin de soi. Comprendre ce qu’est le stress post-traumatique primaire ou secondaire et comment le traiter. Cependant, tous les psychologues ne sont pas équipés ou qualifiés pour traiter les états de stress post-traumatique primaires ou secondaires. Ce qui peut aider c’est de parler aux collègues. Par exemple ce qui m’a aidée, c’est de parler à un enquêteur qui avait tout vu. Quelqu’un de fiable, stable et sérieux, avec beaucoup d’expérience. J’ai eu des cauchemars pendant plusieurs mois au début de ma carrière. Et puis ils se sont arrêtés, et ce n’est pas nécessairement un bon signe, quand le travail vous désensibilise. Il faut apprendre à connaître les symptômes qui peuvent se manifester.

A la Cour pénale internationale, on a commencé la prévention très rapidement. Débriefings réguliers etc. Cela peut aider, mais ce n’est pas une formule qui marche toujours.

Une fois qu’on arrête de travailler avec ces sujets, cela ne veut pas dire qu’on oublie. La guerre en Ukraine m’a beaucoup touchée. C’était comme si je revenais en arrière, comme si tout se répétait et qu’on savait ou pensait savoir ce que ces gens sont en train de vivre. J’en ai parlé avec certains collègues et ils ont eu les mêmes sentiments. Quand on a observé de près les conséquences de la guerre, quand on a traduit et interprété les témoignages des victimes, tout cela reste en nous. Les tribunaux et les cours internationales ne sont pas parfaits, mais si on ne les avait pas on n’entendrait jamais les voix des victimes.


Susan Vo 9.19Quelles sont les langues dans lesquelles vous vous sentez le plus à l'aise pour interpréter ?

Alex TomicEn cabine, j’ai travaillé vers l’anglais à partir du « bosniaque/croate/serbe » et du français. Toutefois, j’avais arrêté de lire des livres en bosniaque/croate/serbe et peinais parfois à trouver les mots justes dans ma langue A. J’ai donc interprété vers ma langue B (anglais) à partir de mes langues A et C. C’est inhabituel mais il y a eu pas mal d’interprètes au TPIY qui faisaient ça. Si on travaille et fonctionne constamment en anglais, si on lit beaucoup en anglais, et qu’on utilise la langue anglaise dans tous les aspects de la vie, c’est logique. Je dis aux étudiants de lire le plus possible dans leurs langues cibles. En consécutive, je travaillais dans les deux sens bien évidemment. Ces expériences sont très différentes.

Susan Vo 9.19Vous avez parlé de la nécessité d'être détendu en cabine pour faire du bon travail. Décrivez-nous comment atteindre cet état idéal…

Alex TomicImaginez que vous êtes dans une bulle, en respirant lentement. Mon mantra préféré était : « C’est le moment ! … tout le reste peut attendre maintenant »). Je réussissais à me détendre en cabine bien plus facilement que dans d’autres situations. Sauf peut-être lors d’une IRM ! Le monde est à l’extérieur, je peux me détendre et respirer, personne ne va me déranger. J’admets que c’est un peu étrange. 


Susan Vo 9.19Parlez-moi de votre doctorat…

Alex TomicEn 2010, j’ai décidé de continuer mes études. D’abord pour faire un master à l’American Military University. Je m’intéressais aux études militaires. J’avais fait beaucoup de recherches pendant mes années au TPIY sur des sujets militaires. Ayant fini mon master en 2013, j’ai décidé de faire un doctorat en histoire et mémoire. Je voulais me pencher sur les raisons pour lesquelles la mémoire de la Première guerre mondiale est si importante en Serbie aujourd’hui. Ce thème est devenu ma thèse, que j’ai soutenue en 2021. J’ai ensuite écrit un livre basé sur cette thèse et il devrait être publié cette année, sous le titre « Tout passe sauf le passé ». Malheureusement, c’est vrai.

L’humain bat encore la machine en matière de traduction littéraire

Le texte qui suit a été traduit à partir d’un article basé sur le texte Humans still beat machines when it comes to literary translation, paru sur le site MULTILIGUAL, le 8 novembre 2022. 

Un grand merci a notre traductrice fidèle, Nathalie Généreux,
qui vit à Laval (Canada).

 

Vous n’utiliseriez pas Google Translate pour produire une version anglaise (ou dans n’importe quelle autre langue, d’ailleurs) d’un roman comme Cien años de soledad de Gabriel García Márquez, n’est-ce pas?

La réponse à cette question sera certainement un « non » catégorique. Bien que les chercheurs soient fascinés par les applications potentielles de la traduction automatique (TA) dans le domaine de la traduction littéraire, « les concurrents sérieux des traducteurs littéraires humains sont encore bien loin », conclut le Conseil Européen des Associations de Traducteurs littéraires (CEATL) dans un rapport de 2020.

Cela dit, les chercheurs essaient encore de voir comment la TA peut être appliquée aux œuvres littéraires. Une étude récente menée par un groupe de chercheurs de l’université du Massachusetts à Amherst a tenté de révéler pourquoi la TA n’est pas, dans la plupart des cas, à la hauteur des traductions littéraires réalisées par des humains.

« Étant donné que la traduction automatique est peu étudiée dans le domaine littéraire (en particulier sur le plan des documents), on ne sait pas très bien comment fonctionnent les systèmes de TA de pointe, et quelles erreurs systématiques ils commettent », ont précisé les chercheurs dans un article récemment publié et disponible gratuitement sur ArXiv.

Pour mettre en lumière certains des problèmes de la TA littéraire, les chercheurs ont rassemblé un corpus d’œuvres littéraires dans d’autres langues que l’anglais répondant aux critères suivants :

  • L’œuvre se trouvait dans le domaine public dans son pays d’origine en 2022
  • Plusieurs traductions de l’œuvre faites par des humains ont été publiées en anglais
  • L’œuvre est publiée dans un format électronique

L’ensemble de données compilées par les chercheurs — appelé PAR3 — comprend au moins deux traductions humaines de chaque paragraphe source. Pour évaluer l’efficacité de la TA à des fins littéraires, les chercheurs ont utilisé Google Translate pour créer des versions anglaises des paragraphes sources et les ont présentées côte à côte avec les traductions humaines à deux groupes de lecteurs : des traducteurs littéraires professionnels et des écrivains anglais monolingues.

Comme on pouvait s’y attendre, les deux groupes ont massivement préféré les traductions humaines; dans 84 % des cas, les évaluateurs humains ont préféré les traductions faites par des humains à la version traduite par une machine. Les évaluateurs ont également présenté des idées qui, selon les chercheurs, pourraient être utilisées pour améliorer le potentiel de la TA dans les applications littéraires. En fonction des commentaires formulés, les chercheurs ont déterminé cinq façons d’améliorer la TA. Près de la moitié des erreurs de traduction automatique résultaient d’une traduction « trop littérale » du texte; même s’il ne s’agissait pas d’erreurs flagrantes, elles perturbaient souvent le flux du paragraphe, rendant le texte difficile à lire.

En outre, le manque de contexte a causé environ 20 % des problèmes signalés dans les paragraphes de TA. Les autres erreurs résultaient soit d’un mauvais choix de mots, soit d’une surprécision ou d’une sous-précision, soit d’erreurs dites « catastrophiques » qui « invalident complètement la traduction » (erreur de genre d’un personnage, par exemple). Les évaluateurs ont également utilisé ces renseignements pour créer un modèle de postédition automatique fondé sur le modèle de langage GPT-3 afin d’ajuster le résultat de la traduction automatique. Les versions post-éditées ont reçu des notes plus favorables que les versions non éditées produites par Google Translate.

« Dans l’ensemble, notre travail met en évidence de nouveaux défis en matière de TA littéraire, et nous espérons que la publication des données PAR3 encouragera la communauté de chercheurs à les relever », concluent les chercheurs.

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Podcast en anglais : Experienced literary translators hardly make a living

 

Lecture supplémentaires:

L’ordinateur va-t-il nous voler notre travail ? – James Hadley, Contrepoint No. 4

Laure-Anne Bosselaar, linguiste du mois de decembre 2022

 à l’ombre d’un jacaranda


 

e n t r e t i e n   e x c l u s i f

CP snipped
Christine Pagnoulle
l’intervieweuse

Laure-Anne+Bosselaar
Laure-Anne Bosselaar
l'interviewée

Christine a enseigné les littératures de langue anglaise et la traduction à l’Université de Liège (Belgique) ; elle est membre-fondatrice du CIRTI (Centre interdisciplinaire de recherches en traduction et interprétation) et de la collection Truchements aux Presses universitaires de Liège.

Christine est traductrice militante pour des associations altermondialistes et traductrice littéraire, avec une prédilection pour les poèmes. À côté d’articles et de recueils de textes, elle a publié des traductions de poèmes dans des magazines et des anthologies ainsi que quelques volume.

Laure-Anne est poète, autrice, éditrice, consultante, traductrice et enseignante. Elle est d'origine anversoise mais réside en Californie depuis plus de trente ans. Elle a beaucoup partagé avec feu son mari le poète Kurt Brown. Elle a été nommée Poète Lauréate de la province de Santa Barbara, où elle vit actuellement. Depuis toujours son souhait est d’écrire une poésie à la fois exigeante et accessible à tous. 

Christine nous raconte:

Laure-Anne est une jeune femme de 80 ans, des traits fins, une grande vivacité d’expression. Elle est jeune de son enthousiasme et de ses convictions, de son amour de la vie et des autres, de son amour des mots, dans au moins trois langues, qui en fait une grande poétesse et une véritable philologue, au sens étymologique du terme.

Elle me reçoit (par la magie d’Internet) dans une belle pièce lumineuse de son bungalow à Santa Barbara, à côté d’un bouquet d’amaryllis de son jardin. Très vite, au lieu de l’entretien mené avec ordre et rigueur que j’avais préparé, notre rencontre devient une conversation foisonnante, où les thèmes se croisent et rebondissent, nourris d’ailleurs de nos intérêts communs tant en politique qu’en littérature et de similitudes dans nos vies familiales.

Elle me raconte un peu son passé  (parce que je l’y invite). Fille unique de parents vieillissants de la bonne bourgeoisie d’Anvers, elle grandit sans recevoir beaucoup d’amour. Dès quatre ans, elle est placée en pensionnat. L’ambition de ses parents est d’en faire une jeune fille bien élevée qui se trouverait un mari avec une ‘bonne position’. Rebelle, elle va les décevoir sur toute la ligne. Elle se retrouve en internat au Lycée Léonie de Waha (Liège), une institution qui à l’époque recevait surtout des jeunes filles de la bourgeoisie, puis à l’abbaye de Berlaimont, sur une colline surplombant la vallée de l’Ourthe. Or déjà adolescente, elle se sent résolument de gauche et souhaite par-dessus tout faire du théâtre populaire. Elle réussira à emprunter cette voie, à mener sa propre vie et à suivre des cours d’arts dramatiques au Conservatoire de Bruxelles.

Son premier mariage avec un commerçant anversois lui laisse des souvenirs mitigés. Son mari était gentil, attentionné, mais elle s’occupait de tout dans le ménage, élevait leurs deux enfants, ne donnait guère que quelques heures de cours de français par semaine. Bref, elle se sentait étouffer. Quand ses enfants ont eu 16 et 13 ans, elle est partie avec eux pour les États-Unis. Et là a commencé pour elle une autre vie. Plus large, comme dirait Paul Magnette [1]. Plus lumineuse. Plus stimulante.

Kurt BrownElle y a rencontré celui qui allait être son mentor en même temps que son second mari et un beau-père idéal pour ses grands enfants, le poète Kurt Brown, décédé en 2013. Celui-ci avait lancé en 1976 des rencontres d’été pour écrivains et aspirants écrivains, l’Aspen Writers’ conference, dix jours de séminaires et d’ateliers entre adultes, un moment de stimulation intense qui se poursuit par des cours en ligne avec des personnes motivées aux quatre coins du monde. C’est ainsi d’ailleurs que Laure-Anne a rencontré Kurt, en se portant volontaire pour aider à l’organisation, ce qui lui donnait le droit de participer gratuitement. (Une anecdote à ce propos : Kurt lui demande de s’occuper du housing des inscrits, et elle proteste qu’il n’est pas question qu’elle fasse le ménage, n’ayant pas compris qu’il s’agissait de leur trouver où loger. Ironiquement, quelques mois plus tard, elle nettoyait la maison qui était devenue la leur…)

C’est ainsi qu’une partie de son activité d’enseignante se passe en ligne, avec ces poètes de tous âges. Par ailleurs elle organise des séminaires gratuits à la bibliothèque publique de la ville de Santa Barbara, là aussi pour des adultes motivés qu’elle guide avec bonheur vers les formes d’expression qui conviennent à chacun·e.

En Belgique déjà, elle écrivait des poèmes en néerlandais et en français, sans jamais arriver à les faire publier, par manque de magazines ou d’éditeurs intéressés. En revanche, aux États-Unis, elle trouve foison de petites maisons d’édition qui publient peu mais des ouvrages These Many Rooms de grande qualité. Encouragée par son mari, elle a publié au moins cinq recueils de poèmes. These Many Rooms, le dernier en date (publié en 2019 par Four Way Books) explore la lumière qui se cache dans l’ombre du deuil. Celui sur lequel elle travaille actuellement sera composé de poèmes de 14 vers, donc des sonnets, mais non rimés, à l’écoute de la nature qui nous entoure et que nous saccageons trop souvent.

Seule ou avec Kurt, elle a également édité plusieurs anthologies (les premières fois ; hôtels, motels, bars et restaurants ; la vie sauvage dans les villes ; rebelles et renégats…). La dernière en date, While You Wait. Poems from Santa Barbara County, publiée par la toute petite maison d’édition Gunpowder Press en 2021, elle l’a  éditée en tant que Poète Lauréate de la province de Santa Barbara  ; elle y rassemble des écrivains de toutes provenances ethniques, dont des représentants du peuple Chumash, qui vivait là bien des siècles avant l’arrivée des Européens. Elle espère ainsi présenter une fresque de la diversité culturelle de sa terre d’accueil. Grâce aux dons récoltés, des exemplaires ont pu être fournis gratuitement non seulement aux bibliothèques, mais aussi dans les centres et cabinets médicaux voire les salons de coiffure, où ils offrent une lecture plus intéressante que les magazines qui figurent habituellement dans les salles d’attente.

The Plural of HappinessLaure-Anne prodigue des conseils d’écriture, relit, corrige et tente d’améliorer les MSS qui lui sont soumis. Elle traduit également, des poètes étatsuniens en français et des poètes flamands en anglais, ainsi un recueil de poèmes d’Herman de Coninck, traduit avec son mari, The Plural of Happiness. Ces différentes activités, toujours en rapport avec la langue, se nourrissent réciproquement en un cercle vertueux. Elle insiste sur l’équilibre difficile mais nécessaire entre une recherche formelle exigeante (loin des formes bâclées de certains poètes contemporains adeptes du spoken word) et une écriture qui parle à tous et à chacune, qui en appelle aux sensations, au corps : une poésie démocratique, dit-elle, qui soit accessible aux sans-abris comme aux bourgeois, aux maçons comme aux professeurs.

Elle le constate tous les jours : le monde va mal. L’approfondissement des inégalités renforce les mouvements d’extrême-droite, le racisme et l’antisémitisme, comme si nous n’avions rien appris des horreurs du nazisme. Le changement climatique et ses conséquences sur l’environnement ont en mode  fast forward, mais les mesures structurelles qui devraient être prises sont bloquées par le lobbying de multinationales. Il y a donc vraiment de quoi s’inquiéter pour nos petits-enfants. Pourtant, le bonheur est là, paisible, à portée de main, dans les fleurs du jardin, le ciel à l’aube, l’ombre tutélaire du jacaranda.

 

 

Jacaranda-Trees

Un boulevard de Santa Barbara

 

Paul Magnette[1] Actuel président du Parti socialiste belge (francophone), auteur d’un livre intitulé La vie large. Manifeste écosocialiste, La Découverte, 2022.

 

 
 

 

La paralysie du Congrès américain : « gridlock » et « filibuster »

…dans la foulée des élections américaines au Sénat et à la Chambre des représentants  

Joelle 3Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Joelle VuilleJoëlle est juriste et criminologue et habite en Suisse.

D’après l'Oxford English Dictionary, un « gridlock » est, dans son sens littéral, « a state of severe road congestion arising when continuous queues of vehicles block an entire network of intersecting streets, bringing traffic in all directions to a complete standstill ». C’est donc un embouteillage causé par l’arrêt du trafic sur un segment de route, qui se répercute ensuite sur les rues adjacentes, bloquées à leur tour.  Le mot « gridlock » est construit à partir des mots « grid » (grille, en référence à l’entrelacement des routes) et « lock » (verrou).

Le mot a également un sens imagé, fréquemment utilisé dans le contexte politique: « a situation in which it is impossible to make any progress ». Dans ce cadre, des synonymes de « gridlock » sont « deadlock », « political stalemate », ou encore « impasse ». Il décrit la situation où de nouvelles lois ne peuvent pas être adoptées, ou des lois existantes ne peuvent pas être révisées, parce que les deux chambres d’un parlement, respectivement les autorités législatives et exécutives d’un Etat, se bloquent mutuellement. Aux Etats-Unis, par exemple, on craint que, après les élections de mi-mandat en novembre 2022, le processus législatif soit bloqué du fait que le Sénat reste à majorité démocrate tandis que la Chambre des représentants est désormais à majorité républicaine. Si le problème existe depuis la création des institutions politiques américaines, il semble s’être aggravé depuis une vingtaine d’années, et Barak Obama et Donald Trump ont particulièrement souffert du fait que le Congrès était paralysé lorsqu’ils ont voulu faire adopter certaines lois. [1]

L’une des causes de ce « gridlock » est la règle du « filibuster », qui donne un pouvoir très important au parti minoritaire au Sénat des Etats-Unis. [2]  Le mot « filibuster », qui a la même racine que le mot « flibustier » en français [3] et désigne à l’origine un type de pirate, renvoie dans son sens politique à un acte d’obstruction dans un corps législatif, et/ou à la personne qui le pratique [4]. Au Congrès des Etats-Unis, le Sénat a ainsi besoin d’une majorité qualifiée des 3/5 pour mettre une loi à son ordre du jour, soit 60 votes sur 100 membres au total (si la Sénat est composé régulièrement à ce moment-là). [5]  Une façon d’empêcher la chambre de voter sur un certain objet est donc, pour un sénateur, de prendre la parole pendant des heures, voire des dizaines d’heures, [6] afin de repousser le moment du vote, jusqu’à ce que la proposition législative soit abandonnée par la majorité ou modifiée afin de devenir acceptable pour la minorité.

L’effet du « filibuster » ces dernières décennies a été de rendre quasiment impossible l’adoption d’une loi qui ne fait pas consensus entre Démocrates et Républicains. Il est d’ailleurs régulièrement question d’abolir le « filibuster » ; des personnalités politiques aussi variées que Donald Trump, [7] Barack Obama [8] et Bernie Sanders [9] se sont prononcés en faveur de l’abolition. Mais comme chaque parti craint que l’abolition ne profite à l’autre, ce n’est probablement pas demain la veille…  

 

[1] Sur l’obstruction des Républicains sous la présidence Obama, voir :https://bit.ly/3YBao3D ; sur l’obstruction des Démocrates sous la présidence Trump, voir https://politi.co/3hBt56K 

[2] Pour une explication basique, voir https://n.pr/3Wc1tnU 

[3] Pirate de la mer des Antilles, aux XVIIe et XVIIIe siècles (Larousse).

[4] Sur le « filibuster » au Sénat des Etats-Unis, voir https://brook.gs/3BMRcGi

[5] C’est le principe ; il y a toutefois quelques exceptions.

[6]  Le record actuel est toujours détenu par le sénateur de Caroline du Sud Strom Thurmond, qui a parlé pendant 24 heures et 18 minutes, en 1957, afin d’empêcher l’adoption du « Civil Rights Act », qui devait étendre les droits civils et politiques reconnus aux personnes afro-américaines.

[7] Même si ce dernier semble avoir varié dans sa position  au fil du temps : https://on.msnbc.com/3YxG8XB

[8]  https://politi.co/3PTFnUZ[8] 

[9]  https://bit.ly/3YBxjw0

Bernard Cerquiligni – linguiste du mois de novembre 2022

B C Qui mieux que notre jovial interviewé du mois pourrait incarner la promotion de la langue française ? Linguiste distingué, Docteur ès lettres, ancien directeur du Centre d’études françaises et francophones à l’Université d’État de Louisiane à Bâton-Rouge et recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie, Bernard Cerquiglini est depuis deux ans vice-président de la Fondation des Alliances françaises. Il anime aussi l’émission Merci professeur ! sur TV5 MONDE et a récemment publié avec l’académicien Erik Orsenna Les Mots immigrés, une histoire du français racontée sous forme de conte.

Merci Professeur

MERCI

 

Mots immigres

MATAILLETCet entretien a été réalisé à l’initiative de Jonathan Goldberg et a été mené par Dominique Mataillet, l’auteur d'On n’a pas fini d’en parler. Dictionnaire savoureux des subtilités, ambiguïtés et incongruités de la langue française, qui vient de paraître aux éditions Favre, à Lausanne. Votre blogeur fidèle est parvenu à un accord (non commercial) avec la direction de FRANCE-AMÉRIQUE selon lequel l’interview sera publiée d'abord dans le magazine et par la suite sur ce blog.

 

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MATAILLETPour la première fois, le sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) se tient au Maghreb: à Djerba, en Tunisie, les 19 et 20 novembre. Que vous inspire cette rencontre ?

Bernard_CerquigliniD’abord, un grand optimisme. J’ai assisté à cinq sommets avec, à chaque fois, la même émotion en voyant une cinquantaine de chefs d’État débattre pendant un jour et demi des problèmes de notre époque en français. C’est un miracle ! Une seule organisation internationale est fondée sur une langue et c’est le français. (Le Commonwealth n’est pas fondé sur la langue anglaise, mais sur la couronne : il est à la monarchie britannique ce que l’OIF est à la langue française.) Malheureusement, ni le président tunisien Kaïs Saïed ni son gouvernement ne semblent très favorables à ce sommet. Des pays du Nord qui défendent les droits de l’homme et la démocratie, en particulier le Canada, refusent d’aller en Tunisie. Donc je crains que ce sommet ne soit pas à la hauteur de nos espérances pour la francophonie au Maghreb.

Dominique snipped
L’Algérie a décidé d’introduire l’enseignement de l’anglais à l’école primaire. S’agit-il d’une mesure dirigée contre la France ?

Bernard_CerquigliniL’Algérie et la France, c’est un vieux couple. Une liaison faite de ressentiments, de rancune, de passion et d’amour. Une liaison qui connaît des hauts et des bas. On a connu à la fin août un haut avec la visite d’Emmanuel Macron. Au-delà des problèmes politiques, l’Algérie est francophone: dans les rues d’Alger aujourd’hui, on parle plus français qu’à l’époque de la colonisation ! Le sommet dont nous parlons, c’est la francophonie diplomatique. Mais il y a aussi une francophonie associative concrète. Pendant huit ans, j’ai dirigé l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), la plus grande association d’universités au monde, et, ici encore, la seule fondée sur une langue. Elle ne fait pas de politique, mais de la coopération scientifique et de l’aide au développement. Or, l’Algérie est membre de l’AUF, avec 55 établissements participants. C’est ça, la francophonie !

Dominique snipped
Pour revenir au sommet de Djerba, quelle est l’utilité de ce type de grand-messe ?

Bernard_CerquigliniL’utilité est d’abord symbolique. Mais, au-delà du symbole, il y a la politique concrète que mène l’OIF : elle soutient  l’enseignement  primaire, des festivals de cinéma, des bibliothèques, etc. La chaîne TV5MONDE, un des quatre opérateurs de la Francophonie, est regardée par 440 millions de foyers. Et puis, il y a l’aspect diplomatique. Certes, on n’a jamais arrêté – ou même prévenu – une guerre en Afrique, mais une cinquantaine de chefs d’État qui se réunissent tous les deux ans pour parler du monde en français, croyez-moi, ce n’est pas rien.

Dominique snipped
Selon Simon Kuper, journaliste du Financial Times établi à Paris, le français est appelé à disparaître comme outil de communication internationale au profit de l’anglais. Qu’en pensez-vous ?

Bernard_CerquigliniJe note que c’est un Anglais, et pas un Ouzbek, par exemple, qui écrit cela ! À ce sujet : un éditeur qui prépare une histoire mondiale des préjugés m’a demandé un article. J’ai retenu comme préjugé : « La langue française est fichue. » Quelque part dans l’article, je raconte que l’on est persuadé depuis le XVIIIe siècle que la langue française est finie. Cela a commencé avec Voltaire qui considérait qu’elle avait atteint son sommet avec La Fontaine, Racine et Quinault et qu’elle ne pouvait que décliner. On pourrait s’amuser à faire la liste des ouvrages qui, depuis, annoncent la mort du français.   Comme   celui   d’André Thérive, Le français, langue morte ?, paru en 1923. Comme historien de la langue, je ne m’affole pas trop. Mais comme ancien fonctionnaire préoccupé de politique linguistique, je sais qu’il ne faut pas laisser les choses telles qu’elles sont. Nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours. Il y a un commerce des langues, une lutte des langues. Il est certain que dans le domaine international, le français a beaucoup reculé. Les délégués généraux à la langue française, et j’ai été l’un d’eux, produisent tous les ans des chiffres sur la place du français à la Commission européenne. Et ces chiffres sont désolants.

Dominique snipped
Si l’on se fie aux projections de l’OIF, l’Afrique subsaharienne hébergera près de 600 millions de francophones en 2050, soit 85 % de tous les locuteurs de la langue française. Quel crédit apporter à ces prévisions?

Bernard_CerquigliniÀ l’instant, nous parlions de l’emploi du français comme langue internationale. Nous passons maintenant au français langue maternelle, au français des locuteurs. Il est évident que les démographes insistent sur l’expansion naturelle, par la natalité, de la francophonie africaine. Mais je ne crois pas que les femmes africaines vont sauver la langue française. C’est l’école africaine qui va la sauver. Qu’il y ait des enfants qui naissent et parlent français, c’est une très bonne chose. Si ces enfants n’apprennent pas à lire et à écrire, ne font pas d’études primaires et secondaires, d’études supérieures – c’est l’ancien recteur de l’AUF qui parle –, à quoi bon ? Dans les années qui viennent, il faudra recruter un million d’instituteurs et d’institutrices en Afrique et bâtir des milliers d’écoles. Si les gouvernements et l’OIF ne relèvent pas le défi de l’éducation, à quoi bon la natalité ?

Dominique snipped
Certains disent aussi : à quoi bon apprendre le français si cela n’aide pas à trouver du travail et à gagner sa vie ? C’est pour cela que la francophonie économique a pris une dimension aussi importante…

Bernard_CerquigliniC’est en effet un des grands thèmes de l’OIF.  Je l’ai vu se développer ces vingt dernières années. Comme l’a dit Jacques Attali, la francophonie, c’est un marché. L’Afrique se développe, il y a une classe moyenne de plus en plus nombreuse. Et il faut rappeler que l’on vend bien dans la langue de l’acheteur. Donc, la natalité, l’éducation, le marché et le commerce : il faut que tout cela aille de pair. Et seulement alors, le français gardera son rang dans le monde.

Dominique snipped
Comment voyez-vous l’avenir du français aux États-Unis, où plus de 1,2 million de personnes s’expriment quotidiennement dans notre idiome ?

Bernard_CerquigliniIl ne faut pas se cacher qu’aux États-Unis, à part en Californie où il y a des locuteurs natifs et monolingues de l’espagnol, tout le monde parle l’anglais. Dans ce pays, l’espagnol est vécu comme une langue d’immigrés et le français comme une langue chic. Cela fait chic de parler français, de voyager en France. Nous devons jouer cette carte, et nous la jouons. Par ailleurs, et j’ai eu la chance d’y vivre trois ans et demi, on compte environ 80 000 locuteurs du français en Louisiane. Grâce, notamment,  à  l’action  du  Conseil pour le développement du français en Louisiane, une agence d’État qui fait venir des enseignants français, belges, canadiens, algériens, etc. Ce n’est donc pas pour rien qu’en 2018, la Louisiane a été admise à l’OIF comme membre observateur. Il y a donc une réalité francophone aux États-Unis. Elle est diverse et les services diplomatiques français aussi bien que québécois font ce qu’il faut pour l’entretenir.

Dominique snipped
Au Canada, le français recule tout doucement, non en nombre de locuteurs, certes, mais en pourcentage…

Bernard_CerquigliniIl y a trente ans ou trente-cinq ans, on aurait pu dire : le français est fichu au Québec. La première fois que je suis allé à Montréal, on me parlait anglais. Même si les chiffres sont un peu inquiétants en ce moment [selon le dernier recensement, le français continue de reculer au Canada], les Québécois ont sauvé leur langue et ils continuent à la sauver. Entrée en vigueur en juin dernier, l’excellente « loi 96 » fait du français la seule et unique langue du Québec [voir France-Amérique, mars 2022]. Sauf chez les anglophones, elle fait l’unanimité.

Dominique snipped
Cette nouvelle loi, qui impose aussi l’utilisation du français dans les petites entreprises, entre autres obligations, fait grincer des dents. Au Québec, pour le coup, ce sont maintenant les anglophones qui se sentent victimisés…

Bernard_CerquigliniChacun son tour !

 

 

Dominique snipped

Le français ne doit quand même pas devenir une langue d’oppression…

Bernard_CerquigliniNon, ce n’est pas dans nos valeurs. Il reste que, en matière de politique linguistique, la France doit beaucoup aux Québécois. Pendant des siècles, notre politique linguistique était strictement patrimoniale. Nous défendions la langue. C’est le rôle de l’Académie française et elle le remplit très bien : un dictionnaire de bon usage, des symboles comme la Coupole, etc. Mais cela ne suffit pas. Ce que les Québécois nous ont montré depuis la Révolution tranquille et la Charte de la langue française de 1977, dite « loi 101 », c’est que la langue est aussi une pratique sociale, une dimension de la citoyenneté. On vit, on est éduqué et on travaille en français.

Dominique snipped
Face au rouleau compresseur anglais, nous devrions donc légiférer en France? 

Bernard_CerquigliniLes lois doivent être rafraîchies régulièrement. La loi Toubon [qui désigne la langue française comme langue de l’enseignement, du travail, des échanges et des services publics], que je connais bien pour l’avoir préparée, date de 1994 et il serait temps de la revoir. Il y a des domaines comme Internet, la publicité et les noms de marques qui méritent d’être mieux réglementés.

 

Dominique snipped
La domination de l’anglais passe aussi par les anglicismes. Lesquels vous sont-ils les plus déplaisants ?


Bernard_CerquigliniComme historien de la langue, je sais que les anglicismes viennent,
passent et meurent. Si vous ouvrez Parlez-vous franglais ? de René Étiemble, paru en 1964, aucun des anglicismes dénoncés par l’auteur milk barshake hand, drink  on the rocks… – ne s’est maintenu. Il faut donc raison garder. Quand un anglicisme s’installe, c’est qu’on a besoin de lui, comme weekend, qui n’est pas la même chose que « fin de semaine». Le savant sait que les langues échangent et je n’oublie pas que 45 % du vocabulaire anglais vient du français.  Cependant, en  tant  que haut fonctionnaire spécialisé dans le domaine de la politique, deux choses m’inquiètent.  D’une  part,  l’anglicisme de luxe. Il existe de beaux mots en français qui ont une histoire, un sens et on les remplace par des mots anglais obscurs. Prenez compliance. Ce mot n’existe pas en français. Nous avons à notre disposition « conformité » ou « légalité ». Si vous me parlez de « conformité avec la loi » ou de « cohérence », je sais ce que c’est. La « compliance», je ne connais pas. Mais il y a plus grave. On s’inquiète du trop grand nombre d’anglicismes sans voir que le vrai problème, c’est l’abandon. Les Québécois distinguent le corps de la langue et le statut. Le corps de la langue peut être plus ou moins infiltré de mots étrangers. On peut s’en accommoder. Mais il en va autrement pour le statut. Je crains que dans certains domaines, le français perde son statut. Regardez le Centre national de la recherche scientifique, qui privilégie les publications en anglais. Renault fait des réunions de direction à Paris en anglais. Et ça, c’est très grave.

Dominique snipped
Une note d’optimisme. Selon Le Monde, le français fait preuve d’une étonnante souplesse et d’une grande inventivité si l’on regarde les mots entrés dans les dictionnaires Larousse et Robert 2023. Ce n’est pas ce que l’on entend d’ordinaire…

Chronique-langue-francaise-en-resilience-cerquigliniJ’ai écrit un livre sur le français de la pandémie de Covid-19, Chroniques d’une langue française en résilience. Ce qui m’a fasciné, c’est la créativité de la langue. Pendant la pandémie, on a parlé français ! D’une part, en ressuscitant des vieux mots. Écouvillon, vous ne l’utilisiez pas tous les jours ! Pas plus que quarantaine ! Par ailleurs, on a créé des mots : septaine, quatorzaine… Comment expliquer cette inventivité ? Par une prise de conscience collective au premier chef. Ce qui nous unit, c’est la langue. Et donc, face à la pandémie où on doit se serrer les coudes, il faut parler français. L’italien, une langue qui m’est très chère, dit lockdown pour «confinement ». Jamais ce mot n’a été utilisé en France, où, sur confinement, on a fait « déconfinement», « reconfine- ment » et « se redéconfiner ». Toute une famille lexicale a été créée en quelques semaines. Ainsi donc, la langue française, si elle le veut, peut résister et montrer son dynamisme.

Pourquoi n’êtes-vous pas à l’Académie française ? On y aurait bien besoin de vos compétences !

Bernard_CerquigliniJe pourrais vous répondre en plaisantant : quand on est membre de l’Oulipo [Ouvroir de littérature potentielle, un groupe d’écriture inventive fondé en 1960] et de l’Académie royale de Belgique, on est heureux. Plusieurs académiciens et la secrétaire perpétuelle, Hélène Carrère d’Encausse, m’ont approché, je ne le cache pas, et ma réponse a été claire. Nous ne faisons pas le même métier. L’Académie, et elle le fait bien, définit la norme. Quand on a une hésitation, quand on s’interroge sur un mot nouveau, elle tranche. Mon rôle n’est pas de dire la norme, c’est de l’étudier.

[1]

 

Des mots contre les maux :
comment la langue française affronte la pandémie –
Bernard Cerquiglini (23 min.)

 

Lectures supplémentaires :

Erik Orsenna à propos des «Mots immigrés»: « Pas le grand remplacement: le grand enrichissement »
LE SOIR 24/3/2022

Vers un vaccin contre la Covid-19
René Meertens, 14/11/2020

UPCT – Linguistics: The new French words of 2020, Covid Edition

 

Permacrisis – le mot anglais de l’année 2022 selon le dictionnaire Collins

Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Joelle VuilleJoëlle est juriste et criminologue et habite en Suisse.

Collins dictionaryLe dictionnaire Collins a annoncé début novembre 2022 son mot de l’année. [1]  Il s’agit de « permacrisis », dont la traduction française est « permacrise ». Collins en donne la définition suivante : « An extended period of instability and insecurity ».

  Permacrisis (Washington Post)  

Après une pandémie mondiale ayant causé des millions de morts, une guerre au cœur de l’Europe après des décennies de paix, une crise économique menaçante, et, en toile de fond, le réchauffement climatique, la crise semble effectivement être permanente. D’un point de vue strictement britannique, ajoutez encore les difficultés posées par le Brexit et le cirque politique qui a donné au pays trois premiers ministres en quelques mois, et vous comprendrez la remarque de Alex Beecroft, patron de Collins Learning, qui estime que le mot "sums up just how truly awful 2022 has been for so many people". [2]

D’autres mots mis en avant en 2022 par le célèbre dictionnaire donnent une image particulièrement glauque de la période que nous traversons:

A« warm banks », pour décrire les bâtiments accueillants des personnes privées de chauffage dans leur propre domicile (l’expression est construire par analogie avec les « food banks », que l’on peut traduire par « banques alimentaires » ; le concept est toutefois plus proche de la soupe populaire puisque la chaleur se « consomme » sur place)

A« lawfare », soit le fait d’utiliser (parfois abusivement) des procédures judiciaires (et le droit de façon plus générale) pour intimider autrui (le mot est construit par analogie avec « warfare »)

A« partygate », qui renvoie au scandale causé par la révélation que des fêtes illicites avaient eu lieu dans des bâtiments gouvernementaux (britanniques) pendant le confinement en 2020 et 2021 (le mot est construit par analogie avec la célèbre affaire du Watergate, comme bien d’autres avant lui.) [3]

Partygate 2

 

 

 

 

 

 

A« Kyiv », suivant la graphie ukrainienne plutôt que russe.


Pour vous remonter le moral après ces considérations déprimantes, je vous encourage à rechercher sur votre moteur de recherche ou réseau social favori des images illustrant un autre mot nouvellement entré dans le Collins Dictionary, à savoir « splooting ». Il s’agit de la position (adorable) dans laquelle se mettent parfois nos animaux de compagnie sur le tapis du salon ou dans le gazon du jardin, sur le ventre, les quatre pattes écartées, dans une posture de relaxation totale. « Do yourself a favor », et allez regarder des photos ou des vidéos de chiens et de chats en train de « splooter » ; vous ne le regretterez pas. [4]

————-

[1] https://blog.collinsdictionary.com/language-lovers/a-year-of-permacrisis/

[2] https://www.bbc.com/news/entertainment-arts-63458467

[3] La France a ainsi connu son « Pénélopegate » (autrement connu selon « l'affaire Penepole », du nom de l’épouse d’un ancien premier ministre), le monde du football américain a traversé un « deflategate » lorsque des joueurs ont été accusés d’avoir joué avec des ballons insuffisamment gonflés, etc.

[4] Voir par exemple la labrador américaine Stella, reine du « sploot » sur YouTube : 

 

 

Et si vous vous demandez pourquoi votre chien « sploot », vous trouverez des pistes de réponses (et des photos !) ici: https://petcube.com/blog/sploot/

  Splooting  

Lectures supplémentaires:

Le mot anglais de l’année 2021, selon le dictionnaire d’Oxford : vax

Les mots anglais du mois – bowdlerization, extemporization & slowbalization

Francoise le Fleur (cropped)Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice, Françoise Le Meur, parisienne et ancienne responsable financière reconvertie il y a trois ans dans la traduction.

Françoise est diplômée de Sciences Po Paris, Section Economie et Finances et également titulaire du CELTA de Cambridge University (Certificate in Teaching English to Speakers of other Languages.) 

Ses hobbies sont, entre autres, la lecture (littérature surtout), les voyages dans le monde entier et les langues… Originaire de Cornouaille, elle réapprend depuis trois ans la langue de ses parents afin de renouer avec ses racines celtiques.

Bowdlerization :

Le terme bowdlerization dérive du patronyme Thomas Bowdler (1754-1825), médecin anglais qui Bowdler profile publia une version expurgée des œuvres de William Shakespeare qu’il jugeait mieux convenir aux femmes et aux enfants. Ces versions expurgées firent l’objet de critiques et de moqueries qui engendrèrent le verbe to bowdlerise/bowdlerize et le substantif bowdlerisation / bowdlerization. (orthographe britannque / orthographe américaine).

Bowdeler ShakespeareDans l’œuvre de William Shakespeare, par exemple, il a pu changer la noyade d'Ophélie de suicide en accident. Il est intéressant de noter que Bowdler lui-même a créé ses versions Family Shakespeare, pour présenter les œuvres du grand dramaturge à des publics qui n'auraient pu les voir autrement.

Le substantif bowdlerization est donc l’action consistant à supprimer des passages ou des termes considérés comme indécents dans une œuvre littéraire et peut donc être parfaitement traduit par expurgation ou censure, termes plus couramment utilisés de nos jours.

En France, on peut rapprocher cet usage de l’expression ad usum Delphini  (à l’usage du Dauphin), désignant les éditions des classiques latins, entreprises sous la direction de Bossuet et de Huet, pour le Dauphin, fils de Louis XIV,  et dont on avait retranché les passages jugés trop crus. [1]

Ad usum delphini


En anglais, le terme bowdlerisation sert de nos jours à désigner une censure prude de la littérature, d’un film ou d’une émission de télévision (par exemple, a bowdlerised movie).

Dans un film, la bowdlerization aboutira, par exemple, à adapter la tenue vestimentaire habituelle d'un personnage pour la rendre beaucoup moins révélatrice de son corps dénudé ou partiellement vêtu. On va jusqu’à utiliser le « bikini numérique », c'est-à-dire effectuer un montage numérique pour vêtir un personnage apparu en tenue d'Êve ou d'Adam. .

L'élimination d'expressions vulgaires ou à connotation sexuelle, d’images offensantes (généralement des croix gammées ou tout ce qui rappelle le régime nazi), l’interdiction d’usage de cigarettes ou de drogues diverses, par crainte de mimétisme chez les spectateurs les plus impressionnables.

La traduction ou l’adaptation culturelle contiennent souvent des éléments de bowdlerisation, la propension à une certaine tolérance dépendant des différentes cultures.

Dans certains cas, on peut même parler de disneyfication,  qui va généralement plus loin, non seulement en supprimant du contenu, mais aussi en ajoutant du contenu à l'intention des enfants.

[1] Quelques exemples en littérature française :

« L'expurgation est faite avec un soin extrême pour ôter tout ce qui est laid et garder tout ce qui est beau » (Sand, Corresp., 1847, p. 376):

« … vous feriez imprimer à Bruxelles (…) l'édition expurgée. Quant à l'expurgation, je vous enverrais, sur l'épreuve, mes indications à l'encre rouge… » (Hugo, Corresp., 1853, p. 148).

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Extemporization

C'est le substantif qui correspond au verbe to extemporize.

Ce verbe a été inventé en ajoutant le suffixe -ize au latin ex tempore qui signifie instantanément.

Il recouvre deux acceptions :

A. L’action d’exécuter, de parler ou de composer (un acte, un discours, un morceau de musique, etc.) sans préparation, c'est-à-dire d'improviser ou d'ad lib, en anglais. [2] 

Par exemple : un bon animateur de débat doit être capable d'improviser lorsque les choses ne se déroulent pas comme prévu. Il agit de façon impromptue, il improvise, c'est de l'improvisation (i.e. extemporization).

Une distinction s'impose au sujet de l’improvisation musicale en tant qu’activité créatrice, de composition musicale spontanée (création de nouvelles mélodies, rythmes et harmonies).

Un musicien classique à qui l'on demande, à brûle-pourpoint, d'interpréter un morceau se produira de façon impromptue (extemporaneously), mais sans pour autant improviser (puisqu'il reproduit un morceau et ne le compose pas). Un musicien de jazz à qui l'on demande, de façon impromptue, de jouer un morceau peut souvent improviser (créer) la musique elle-même.

B. le fait d’utiliser (une solution temporaire) pour un besoin immédiat. Les dessins suivants sont très explicites !

LeMeur haloes LedMeur - torch

[2] Ad lib est une abbreviation du terme latin  « ad libitum », qui a un autre sens de to extemporize, à savoir « jusqu'à ce que (je) sois pleinement satisfait », « à satiété ». (Wikipedia). Voir aussi d'autres significations : https://www.linternaute.fr/dictionnaire/fr/definition/ad-libitum/

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Slowbalisation

Ce néologisme est utilisé depuis 2015 par Adjiedj Bakas, un observateur néerlandais des tendances, auteur et conférencier de renommée mondiale.

Il est formé des termes slow et globalisation pour désigner le ralentissement de la mondialisation.

Le terme mondialisation, utilisé depuis les années 30, décrit le développement d'une économie mondiale de plus en plus intégrée, marquée notamment par le libre-échange, la libre- circulation des capitaux, biens et services, et l'exploitation d’une main-d’œuvre étrangère moins onéreuse.

L'âge d'or de la mondialisation, entre 1990 et 2010, n'est plus et les tensions commerciales d'aujourd'hui entre les États-Unis et la Chine viennent s'ajouter à une évolution en cours depuis la crise financière de 2008-2009, les investissements transfrontaliers, le commerce, les prêts bancaires et les chaînes d'approvisionnement ayant diminué par rapport au PIB mondial. Les investissements chinois en Europe et en Amérique auraient notamment baissé de 73% en 2018.


Slowbalisation (Economist)
Selon l’article de l’Economist, les grands problèmes comme le changement climatique, les migrations et l'évasion fiscale seront encore plus difficiles à résoudre sans une coopération mondiale. Loin de contenir la Chine, le ralentissement de la mondialisation l’aidera à asseoir son hégémonie régionale encore plus rapidement ! [3] 

 

 

[3] Voir aussi: Alors, mondialisation ou démondialisation? 

Françoise Le Meur